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L'INNOCENTE de Luchino Visconti : Satan Lui-Même

  • Photo du rédacteur: Matis Chavant
    Matis Chavant
  • 23 mai
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 juin

Débarrassée des cris de l’extravagant Helmut Berger, petit protégé de Visconti sur ses dernières années, l’œuvre ultime de l'immense cinéaste italien se veut plus discrète et peut-être plus intimiste que ses précédentes, mais ne résonne pas non plus comme un « film testamentaire ». C'est ce qu'affirme d'ailleurs Gian Luca Farinelli, directeur de la Fondazione Cineteca di Bologna, à la projection en salle Buñuel de l'Innocente (1976) qui fête son cinquantenaire cette année, tout comme la mort du metteur en scène survenue au même moment.



Après La Trilogie Allemande, Luchino Visconti renoue enfin complètement avec la terre où il a vu le jour, sans pour autant s'émanciper de ses récits de gens aisés, fondus dans des pièces au marbre d'or et aux somptueuses réceptions. Adaptation d'un roman de Gabriel D'Annunzio se déroulant à Rome, l'histoire, d'apparence, semble s'attarder sur l'infidélité du fortuné bourgeois Tullio Hermill, mais cette relation n'est pas un enjeu puisqu'elle est volontairement assumée auprès de son épouse, Giuliana. En réalité, le film brosse sournoisement le portrait d'un psychopathe. Soupçonneux, jaloux et dangereusement possessif, Tullio souhaite pouvoir tromper sans l'être à son tour et sans rien perdre de son idéal de vie, se nourrissant de la souffrance d'autrui (« Tu n'es plus la même, tu es heureuse ! ») et blâmant ceux qui ignorent la sienne (« Tu te fiches de ma souffrance ! »). Qui incarne alors « l'innocent » désigné ? Le nourrisson dont accouche Giuliana et qui vient d'un autre, l'écrivain Filippio d'Arborio, auteur de “The Flame”, roman à double sens pour une intrigue où se mêlent passion et enfer. En apprenant la grossesse de sa femme, Tullio cherche immédiatement à se débarrasser du bébé ; non pas pour préserver son honneur, mais par pur orgueil.


Dans la même veine nihiliste que Crime et Châtiment, nous faisons alors face à un problème d'ordre existentiel. Dissertant sur sa philosophie de vie auto-immune - sorte de maladie qu'il n'hérite de personne - et refusant le baptême du jeune enfant, Tullio affirme être un athée pratiquant – de là naît ou bien demeure sa mégalomanie. Au même titre que Dostoïevski, Visconti pointe alors du doigt l'horreur qu'engendre cette mentalité.



D'origine noble, Visconti, nous le savons, est amateur des fresques de décadences familiales. Mauvais partenariats, trahisons (Le Guépard, Les Damnés) ou entêtements personnels (Ludwig), le désir de tout contrôler est à la base évidemment du déclin. Ici, l'italien revêche, le bourgeois bien installé, est à la recherche de son adolescence, inventant de nouvelles conceptions sur l'amour. Ainsi, que Tullio voie son existence en terrain de jeu sans interdit, Visconti, lui, laisse des traces de son jugement par des expositions visuelles presque manichéennes de son constat. L'écarlate de la passion s'imprime alors sur les murs de la chambre de Teresa, la maîtresse, tandis que Guliana, épouse soumise au voile sur la figure, est cernée d'un azur délicat. Les deux pôles de l'astre sont clairement distingués par le cinéaste. L'épouse est un meuble et elle le sait (“On dirait que je n'ai jamais existé”) mais le reste des personnages qui gravitent autour de Tullio n'en sont pas pour autant plus actifs.


C’est qu’il faut dire aussi que le film sert à la fois d'espace où Tullio défoule ses caprices et de miroir quasi-féministe sur l'avidité masculine. En premier lieu, tout paraît centré sur le bourgeois. Les endroits se referment par des amorces, des murs et des surcadrages qui grossissent le cœur pictural – notamment quand Tullio et Guliana s'enfoncent dans leur jardin pour passer d’époux à amants – et les désirs du Prince du Mal sont montrés dans leur entière volupté lorsque les corps se dévoilent à nus. Parallèlement, des zooms qui font s'esclaffer la salle révèlent ses instants de panique, et la relique ou le jugement religieux interviennent pour souligner les crimes de Tullio. C’est d’ailleurs sur la messe de Noël qu’il commet l'irréparable. Plus tard, une ouverture sur une autre pièce nous permettra d'apercevoir un crucifix depuis lequel Jésus surveille la scène en arrière-plan.


Cette substance morale, qui s'infiltre et découvre les péchés de Tullio, semble vraisemblablement émaner du regard de Visconti, juge Lui-Même de sa progéniture monstrueuse. Voyant peut-être son existence se déliter, le cinéaste trace un tableau des plus pessimiste – et malheureusement des plus clairvoyant – sur l'homme en tant que semeur de trouble, renonçant littéralement à la vie. La naissance de l'enfant aurait pu entraîner la renaissance du couple, mais le vampirisme de cet anti-héros, Satan non nommé, a déjà gagné son âme.


Matis Chavant.

 
 
 

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