Moonlighting : Le silence de l'exil
- miafroidevaux
- 28 mai
- 5 min de lecture
(Cet article contient quelques petits spoils)
Moonlighting, Travail au noir en français, est un film de Jerzy Skolimovski qui suit quatre Polonais, trois ouvriers guidés par Nowak (Jeremy Irons) qui est le seul à parler anglais, venus en Angleterre pour restaurer la maison du « patron ». Un travail illégal aux conditions difficiles loin de leur pays mais bien payé durant cette période de pauvreté que traverse la Pologne.
Dans cet article, je ne vais pas faire une analyse générale du film, exercice que mon camarade Matis Chavant a déjà mené à merveille dans un article de ce blog que vous pourrez découvrir ici. Je souhaite explorer ce film sous un angle précis souvent oublié : le son. « Le son c’est la moitié d’un film », disait David Lynch. Et, dans Moonlighting, la moitié du film c’est le silence.

Le silence de la langue :
Moonlighting est un film bilingue : on y entend du polonais et de l’anglais, mais ces deux langues ne sont pas traitées de la même manière par le film et restent hermétiques. Il y a même plusieurs vrais chocs entre ces deux mondes culturels durant le film, à commencer avec la découverte du supermarché anglais. Les ouvriers polonais passent d’un pays rongé par la famine à un pays qui regorge de produits commerciaux et de nourriture en tout genre. Ou encore à Noël lorsqu’ils ouvrent la porte à une chorale d’enfants qu’ils défient dans un duel de chants.

Les Polonais ne comprennent pas l’Anglais et les Anglais ne comprennent pas le Polonais – que ce soit en terme de langue mais aussi de culture. Nowak est le pont entre ces deux univers. Il justifie d’ailleurs sa position de contremaître par cette faculté. Mais avoir un pied sur chacun de ces mondes lui fait faire un grand écart périlleux. Il doit protéger ses camarades, inconscients de l’illégalité de leur situation, en les enfermant et gérer le monde extérieur qui vient troubler leur microcosme du chantier. Les ouvriers prennent de la distance avec lui à cause de cette surprotection et en même temps le comportement de Nowak est compréhensible face notamment aux locaux silencieux mais aux regards pesants. Nowak s’éloigne du chantier et explore la ville anglaise mais là encore il est en décalage : « je peux parler leur langage mais je ne comprends pas toujours ce qu’ils veulent dire ». Il erre dans cet espace entre le microcosme polonais du chantier et la ville anglaise, ne trouvant sa place ni dans l’un ni dans l’autre.
Et nous, les spectateurs, où nous situons-nous face à ces deux mondes ? C’est important de se poser la question car le réalisateur nous donne une réponse assez directe. Les dialogues entre les ouvriers, qui parlent donc polonais, ne sont pas sous-titrés. On ne peut comprendre que les dialogues en anglais entre Nowak et les locaux. Si on ne parle pas polonais, on ne peut pas comprendre la moitié des dialogues. Le spectateur est donc naturellement placé « du côté » des anglais. Cela peut se comprendre par la démarche même de la création de ce film : en sortant ce film dans des salles anglaises, Jerzy Skolimowski provoque directement les spectateurs anglais. Vous connaissez sûrement cette situation de travailleurs étrangers, voici comment à travers mes personnages je vois vos réactions et vous vous réagirez comment ? Il expose le point de vue opposé à celui auquel le spectateur est habitué et peut le mener à se questionner sur son comportement et sa manière de penser vis-à-vis de ces travailleurs.
Ce n’est pas parce que il n’y a pas de sous-titres qu’on ne comprend pas les ouvriers polonais. Au contraire on se concentre sur leurs intentions, leurs émotions et surtout leurs gestes. Un véritable parlé des gestes se met en place. Et finalement beaucoup de choses passent par le silence de la parole qui est mit en opposition au vacarme du chantier. On retrouve beaucoup de gros plans sonores donc les personnages s’expriment par leur rapport à leur environnement et aux objets qu’ils touchent. Ce sont leur corps et ces interactions qui parlent pour eux et agissent comme une voix intelligible pour le spectateur. Enfin, la musique est très importante sur le point des émotions. Essentiellement des nappes de basses qui font monter l’angoisse et le malaise des personnages, surtout Nowak qui est de plus en plus sous pression au fur-et-à-mesure du film. Une musique qui est nulle autre que la première bande-originale composée par Hans Zimmer, aujourd’hui grand maître à qui on doit notamment la musique de presque tous les films de Nolan et de nombreux autres chefs d’oeuvres.

Le silence de la solitude :
Le film est centré en terme de point de vue et d’écoute sur Nowak. Si en terme d’effets visuels cela se caractérise par un suivi de la caméra favorisé par rapport aux autres personnages comme par exemple durant ses déambulations dans la maison où la caméra le garde comme repère central en laissant défiler les ouvriers, on peut aussi retrouver des procédés sonores qui le placent comme personnage principal dès la première séquence. En effet, la première séquence du film est une projection mentale de Nowak qui répète en boucle dans sa tête les réponses qu’il doit donner à la douane de l’aéroport pour pouvoir mener son équipe en Angleterre. La voix qu’on entend le plus dans ce film c’est cette voix intérieure qui incarne l’anxiété du personnage : sa situation illégale, la séparation avec sa femme restée en Pologne… Cette voix nous communique toutes ses peurs et sa panique intérieure. Le spectateur devient son seul confident, il ne peut pas se confier à sa compagne restée en Pologne, il ne peut pas se confier aux anglais qui ne le comprennent pas, il ne peut pas se confier à ses ouvriers auprès de qui il doit conserver une posture d’autorité et à qui il va cacher un lourd secret. Ce secret est source de son isolement dans la solitude. Une solitude qu’il nous partage et dont on est les témoins impuissants.

Le silence du secret :
Nowak s’isole du groupe car il découvre une information cruciale : un coup d’état en Pologne. Cet évènement met en péril sa mission car si les ouvriers découvrent ce qu’il se passe ils voudront rentrer chez eux immédiatement. Nowak le leur cache donc. Il assume ce mensonge et choisit le silence au lieu de la vérité. Il va s’enfermer dans une boucle négative pour protéger ce silence et finir le travail le plus vite possible : mensonges, vols… Et il va essayer de s’informer à travers les médias anglais, qui restent vagues sur le sujet. Ce qui donne naissance notamment à une scène tragi-comique où il se bat avec le chien des voisins pour un journal à travers la fente de la porte voisine. Nowak isole encore plus ses camarades et s’isole par la même occasion car ils ressentent son angoisse et le rythme de travail effréné qu’il leur impose. Mais ils ne savent pas pourquoi et donc sont de plus en plus en colère contre Nowak qui n’a plus de refuge : dans la maison ou dans la rue il est aux yeux des autres un menteur et un voleur. Les seuls qui peuvent comprendre ses motivations et ses sentiments sont les spectateurs. Grâce à la voix mentale et à la subjectivité de la caméra, Moonlighting est comme le journal de ce contremaître dépassé par les évènements, qui essaie de bien faire malgré toutes les contraintes et qui ne fait que s’attirer la haine de ceux qui l’entourent.

Mia FROIDEVAUX


Commentaires