"Une vie manifeste" : triste époque pour le féminisme
- Clement Ruiz
- 24 mai
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 23 heures

Il y a quelque chose de profondément éprouvant à revêtir le rôle de spectateur d'Une vie manifeste, documentaire sur Michèle Firk, critique et révolutionnaire mais aussi figure oubliée du cinéma (notamment en raison de son genre) tant l'ampleur performative du geste qui a mené à sa concrétisation est flagrante et définitivement déjà dépassée au sein de l'époque à laquelle il est présenté.
Que Jean-Gabriel Périot ait décidé de dédier un documentaire à cette femme n'a rien de contestable. En revanche on peut se questionner sur l'intérêt qu'il porte réellement à celle-ci tant elle semble devenir peu à peu, au fil de l'oeuvre, personnage secondaire de sa propre vie.
En effet, entre deux analyses cinématographiques (dans lesquelles brille la chaleureuse empathie de Firk) légèrement plus passionnantes que le reste des citations de celle-ci, d'une platitude et d'une banalité absolue que Périot se sent obligé de mettre en avant, le spectateur est mis à son corps défendant face à des cours d'histoires plats et inconséquents sur les mouvements révolutionnaires des années 50 et 60.
C'est en réalité, assez choquant et particulièrement problématique que dans un film censé être centré sur elle, Michèle Firk devienne finalement tremplin pour traiter d'un tout autre sujet, majoritairement dominé par des figures masculines comme Castro ou Che Guevara.
Dans son propre documentaire comme dans la vie, Firk n'aura donc jamais eu le droit à quelque attention que ce soit.
Mais d'un autre côté, est-ce vraiment étonnant ? En effet, rien chez Firk aussi bien si l’on se concentre sur son engagement militant que sur sa carrière de critique ne semble justifier la création d’une telle œuvre.
Comme déjà précisé plus tôt, toutes les citations de Firk qui parcourt le récit sont d’une platitude absolue et d’une banalité affligeante.
Je ne dis pas que Firk méritait de ne pas être connue, je pense effectivement qu’elle a été oubliée en grande partie en raison de son genre, que des hommes du même talent sont quant à eux restés dans l’histoire…bien qu’eux non plus n’auraient peut être pas dû.
Firk ne passionne clairement pas Périot et il a du mal à la rendre passionnante, pourtant il essaye, tant bien que mal. Notamment, en tentant d'instaurer une connexion entre Firk et le spectateur à travers le processus bien lourd de l'adresse directe à celle-ci, mais ça ne fonctionne jamais, tout comme le fait d'essayer de mobiliser l'émotion en la reléguant au rôle d'amante tragique à deux reprises, comme si sa vie n'était intéressante que parce qu'elle avait connu des histoires d'amour légèrement tristes. Et honnêtement...ça semble un peu être le cas.
Alors, après, peut être que Périot tente de partir de Firk pour proposer une réflexion plus large sur les divers mouvements sociaux qui ont bouleversé les années 50 et 60 mais là encore le lien avec la critique révolutionnaire n'est pas toujours très clair ni particulièrement exploité, le montage se rapproche plus d'une alternance terne entre séquence d'exposition exténuante et lecture de citations de Firk que d'un véritable enchaînement de scènes qui seraient reliées entre elles et s'entremêleraient pour développer une véritable réflexion plus profonde sur l'immersion du monde intime dans l'histoire globale et inversement.
Périot ne parvient ainsi à aucun moment à rendre son film intéressant, si bien que ce documentaire se cantonne au formalisme le plus creux, à la construction narrative, faite de manière chronologique, la plus simpliste et devient rapidement digne d’un documentaire Arte (ce qui n'est pas mal en soit mais n’a rien à faire au Festival de Cannes).
Je ne peux ainsi que conclure que la seule chose qui semble intéresser le réalisateur est probablement et bien tristement la seule nature de figure féminine oubliée de Firk qu’il se voit exhumer par pur plaisir performatif malsain. Et si Michèle Firk n'était ni une critique exceptionnelle, ni une révolutionnaire remarquable, elle n'en restait pas moins un être humain avec de vraies convictions et il est désolant de voir sa figure se faire ainsi instrumentalisée pour permettre à des hommes d'étaler grossièrement leur ouverture d'esprit à grands coups d'applaudissements virils. Je doute qu'elle en aurait été très satisfaite.
Alors, oui, les années 50-60 et toutes celles qui ont suivi n'ont pas été particulièrement bienveillantes envers les femmes, mais visiblement pas grand-chose n'a changé et ce film en est probablement l'une des preuves les plus amères et profondément tristes.
Clément RUIZ


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