Triptyque de courts-métrages (Jia Zhang-Ke, Dustin Yellin, Amirhossein Shojaei) - Visions & Cinéastes du monde
- lilouromans
- 22 mai
- 7 min de lecture
Tandis que tous les yeux cannois se rivent sur une compétition de films aux durées pharaoniques, c’est aussi bien côté court que les grands noms se réunissaient ce mardi, pour un triptyque d’à peine une heure. Le mot d’ordre y était plus symbolique que thématique, réunir des courts-métrages réalisés ou produits par de grands noms ayant fait date dans l’histoire du festival : Jia Zhang-Ke, Darren Aronofsky, et Saeed Roustaee. "Torino Shadow" - Jia Zhang-Ke

Qui de mieux alors pour lancer la marche que le cinéaste chinois, qui s’aventurait ici à Turin aux côtés d’une femme lancée dans un voyage paisible, aussi contemplatif qu’intérieur. La balade s’amorce alors, comme souvent chez le cinéaste, sous les auspices les plus douces qui soient, celles de plans, si pas fixes, jamais animés par davantage que de très doux travellings, immisçant bien souvent l’impression d’un flottement, celui d’une protagoniste qui, flanquée sur sa mobylette, ère fantomatiquement. Il s’agit là de s’affranchir de tout conflit ou enjeu dramatique, pour se laisser aller à l’errance solitaire, celle-là même qui laisse les instants se produire, les figurants passer au premier plan, Jia Zhang-Ke n’hésitant que rarement, lorsqu’il décide momentanément de la sortir du centre de son cadre, à noyer sa protagoniste dans des décors autrement plus imposants.
Pour autant, malgré un voyage qui fait sortir de la torpeur de cuisines débrayées, c’est toujours elle qui est au centre de tout, en vaisseau du mouvement et du vécu qui se déploie à nos yeux. Son mari énoncera alors assez clairement la thèse symbolique : il déteste le patrimoine immatériel, lui qui est toujours le nez dans son travail, en quête de richesses matérielles. Il est pourtant, au départ, celui que l’on ne perçoit qu’en visio, par des appels téléphoniques le réduisant à son tour à l’état de souvenir, d’être immatériel. La tendance s’inverse alors une fois le récit attiré à Turin, la mère de famille observant, par une caméra de surveillance, sa fille accoudée à une table de son restaurant. Bien au-delà du comportement étrange, c’est là le témoignage patent d’un besoin perpétuel de ne pas louper les instants, de s’incarner dans le présent sans pouvoir le regretter, jusqu’à transmettre au futur. La séquence de visite du musée automobile cristallise le geste, opposant un père qui textote, s’extrait du moment présent, et une mère qui filme tout plutôt que de le regarder directement, comme manière de communiquer, communier avec son enfant jamais présent matériellement, mais perpétuellement en pensée.
Les ponts au 7ème art n’ont alors rien d’étonnant, errances italiennes à moto ne pouvant, tôt ou tard, que convoquer Nanni Moretti, parmi une pléthore de références et voix de l’histoire du cinéma, elles aussi devenues objets, monolithes ayant traversé le temps pour communiquer. C’est là le propre de l’art, traverser les contraintes de la matérialité pour communiquer partout, tout le temps, à travers le temps, en forme de porte perpétuellement ouverte.
"Goodnight Lamby" - Dustin Yellin

Ventre mou sans doute nécessaire à laisser la suite repartir de plus belle, « Goodnight Lamby » de Dustin Yellin, court-métrage le plus faible de la sélection, proposait pourtant la parenthèse d’un songe, celui de Zia, enfant de 3 ans partie à la recherche de sa peluche, vers des péripéties fantastiques.
Il ne suffit alors que de ce pitch pour deviner les limites du geste : le projet narratif n’est que mcguffin plus que superficiel propice à une démonstration artistique et technique déployée sans trop de contraintes. Le prologue en prise de vue réelle, s’il introduit un amusant parallèle entre les histoires alambiquées d’un père scénariste et celles enfantines de son bébé, en est alors d’une épaisseur totale, passage obligé pénible.
C’est en plongeant du côté du monde animé que l’effervescence jaillit, celle de découvrir une direction artistique au foisonnement certes parfois confus, mais dont le caractère DIY ne peut que stimuler, amuser, tout y étant fabriqué de pièces de papier ou carton découpées et recollées. Sans jamais se faire savoir si ce n’est en tant qu’outil esthétique, c’est là le cœur qui meut une narration au combien étriquée qui, en choisissant l’approche enfantine, en ramasse la même simplicité molle dans les péripéties, ne pouvant de fait pas beaucoup impliquer.
La vraie limite à l’expérience se trouverait alors bien davantage du côté de sa mise en scène, le film peinant à sortir des 2 mêmes valeurs de cadres qui le composent en écrasante majorité : un plan de côté, un plan de face, pas beaucoup plus pour animer le tout. En ressort un objet certes mignon, excitant dans ses visuels faussement plats, mais dont le mouvement n’enrichit pas beaucoup plus qu’un regard posé sur quelques-uns de ses photogrammes.
"Aire de jeu" - Amirhossein Shojaei

Produit par le cinéaste iranien Saeed Roustaee, monument cannois pour ses uppercuts « Leïla & ses frères » en 2022 et « Woman & Child » l’année passée, « L’Aire de jeu », réalisé par Amirhossein Shojaei, entendait clore cette programmation sur une note de réflexion plus que trouble. Le point de départ en est simple : un père laisse sa fille dans une aire de jeux avant d’errer jusqu’à une gare routière. En revenant, celle-ci a disparu, puis ne le reconnaît plus, voire ne semble plus être la même.
Gravitant visuellement presque intégralement autour de son protagoniste, « L’Aire de jeu » annonce rapidement son ambition au sein d’un plan fixe, centré sur l’homme, vêtu de noir, tandis qu’un lent zoom semble rapidement faire passer du regard extérieur troublé à une angoisse plus intérieure, partagée. Placé au centre de nombreux plans de déambulation, il devient une surface de projection, une énigme que l’obscurité de sa veste rend trou noir, plongée dans l’inconnu. Les actes ne font pas sens, pour nous spectateurices comme pour lui, acteur d’un regard qu’il semble perpétuellement questionner, peiner à apposer, jusqu’à un instant aux toilettes où, placé entre deux miroirs, il semble se démultiplier dans un kaléidoscope angoissant.
Nait alors une progressive inquiétude, celle d’avancer dans les pas d’un être dont on ne sait réellement la nature, ni la stabilité, le muant progressivement en figure centrale angoissante. Les zooms intempestifs et gros plan nerveux s’accumulent en même temps que la tension commence à bouillir. Un morceau de viande vu en gros plan, voilà un objet anodin qui, dans l’ambiguïté du réel en place, se gorge de multiples sens potentiellement inquiétants.
C’est de la même manière que les plans concentrés sur la foule de la gare routière se noircissent, POV annoncé d’un homme qui s’arrête sur les autres, particulièrement les enfants, celles qui semblent lui évoquer la jeune fille vue au départ.
Rétrospectivement, ces premiers instants triviaux et innocents d’une jeune fille jouant dans une aire de jeu se teintent d’une étrangeté d’autant plus inquiétante que nous n’en savons pas la source. L’homme, mutique et droit, mais vraisemblablement troublé, regagne alors les abords de l’aire de jeu, y cherchant sa fille, avant de s’arrêter parler à l’une des enfants. Elle ne le connaît pas, achevant d’assener malaise et déboussolent pour un récit dont le potentiel glauque, troublant, ne s’annonce jamais.
C’est là l’intérêt qu’il y a à y trouver au cœur du cryptique. Amirhossein Shojaei, en avançant toujours masqué, sans trancher, réintroduit l’ambiguïté du réel, celle-là même qui pousse à questionner les actions du personnage au moins autant que notre regard, celui que l’on appose quotidiennement sur chacun.e. Est-il bienveillant, ou lancé dans une étrange prédation ? Les intentions, les idées et projections, sont-elles alors plus importantes que les actes réels ? « L’Aire de jeu » laisse sur le seuil, celui d’une action qui n’a, et n’aura, jamais lieu, ne pouvant que laisser réfléchir, et à nouveau projeter, devant l’écran noir final.
Film surprise & réflexions : Nicolas Winding Refn
Si le triptyque ici proposé semblait alors pouvoir se conclure sur la note la plus tenue et ombragée qui soit, il n’en a finalement été rien, une dernière surprise ayant décidé de se joindre à la fête. Un quatrième film, lui aussi porté par un cinéaste faisant maintenant partie des murs et légendes du festival : Nicolas Winding Refn.
De quoi achever une journée déjà chahutée pour le bonhomme, dont le « Her Private Hell » a été assez unanimement mal reçu hors-compétition, en témoigne la myriade de départs prématurés et téléphones sortis une demi-heure avant la conclusion de sa présentation en séance de Gala la veille. Cerise sur le gâteau, ce quatrième court-métrage n’en est en réalité pas tout à fait un, puisqu’il s’agit d’une publicité pour la marque Prada entièrement « réalisée » en intelligence artificielle. Difficile de cacher le certain agacement qui a alors traversé certains esprits (dont le mien) à l’annonce de cet objet, qui présente ainsi Nicolas Winding Refn lui-même, aux côtés de son ami Hideo Kojima (entre autres derrière les jeux vidéos « Metal Gear Solid » et « Death Stranding »), en astronautes naviguant aux confins de la galaxie.
Le film, s’il faut bien lui reconnaître une esthétique de science fiction pulp relativement séduisante, témoigne rapidement de l’absence de toute âme à sa barre. Le tout accumule les cadres sans intentions, sorte d’images d’Épinal génériques amoncelées dans un montage façon bande-annonce qui n’a donc ni progression narrative, ni raccord cohérent. Les décors sont certes léchés, mais les visages, eux, sont bouffis, amoncellement numérique informes perdus dans l’uncanny valley. Ne reste qu’à noyer le tout dans une musique tonitruante pour tenter d’en dissimuler le manque cruel d’énergie, mais c’est déjà peine perdue.
Si l’on passera donc rapidement sur la qualité à mes yeux plus que relative de l’objet filmique, on ne peut que questionner les intentions qui le meuvent, le tout ressemblant à un fantasme d’adolescent fan de science fiction qui pourrait enfin donner vie à son film rêvé, condensé ici en 6 minutes. Vain au possible, le geste n’en serait pourtant pas aussi agaçant qu’il l’est ici s'il n'était pas une pure publicité, matraquant le logo Prada, d’abord sur quantité d’accessoires et éléments de décor, avant de carrément l’assener, à cadence régulière, en lettres rouges néons plein cadre.
Outre la qualité filmique d’un tel objet, c’est donc bien sa nature même, et sa place en projection cannoise qui questionne franchement. Que penser d’un festival, le plus grand du monde qui plus est, qui prône l’art humain à son ouverture, puis projette des œuvres réalisées en intelligence artificielle ? Si l’on ne rappellera pas le désastre écologique et politique que représente la production de tels objets, on ne pourra pour autant que s’alarmer de la résurgence de ces formes au milieu d’une industrie cinématographique fragilisée comme rarement.
Et que penser, surtout, du choix de projeter un objet aussi mercantile et creux au milieu d’une programmation de propositions aussi artistiquement affirmées, sinon qu’il n’est motivé que par le grand nom qui le porte ? Quel que soit le camp, les débats autour de l'intelligence artificielle, et a fortiori de sa place en festival, ont de beaux et vivaces jours devant eux.


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