"Tilaï" : l’illusion universaliste
- Clement Ruiz
- 23 mai
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Comme l’a parfaitement souligné la fille d’Idrissa Ouedraogo dans son propos introduisant la séance, il semble évident que les thèmes ici convoqués par le réalisateur burkinabé à base d’amour impossible, de traditions étouffantes et de tentatives contrariées d’émancipation viennent, par la simplicité de leur universalité, s’inscrire dans l’une des tendances centrales de l’œuvre du cinéaste, cette volonté de rassembler autour d’une même histoire les regards variés d’intériorités multiples et internationales.
Pourtant, la nature du récit de Tilaï au-delà des thèmes évoqués ne joue pas particulièrement en sa faveur, puisque le film se déroule durant la période précoloniale dans un petit village situé dans les plaines désertes du Burkina Faso. Autant dire une époque et un lieu particulièrement éloignés des sociétés occidentales contemporaines dans lesquelles j’ai évolué et, plus largement, des cultures d’une majorité des spectateurs, car si le festival tente de s’internationaliser, il reste néanmoins particulièrement investi par des spectateurs occidentaux et d’Asie de l’Est.
Pour rester sur une même note, lorsque l’on sait les différences qui existent entre des cinémas français et allemands par exemple, ou (peut-être de manière encore plus marquée) japonais et coréens, alors même qu’il s’agit de pays ayant connu des échanges culturels intenses au fil de leur développement, on peut s’interroger sur l’accessibilité d’un film burkinabé pour des festivaliers originaires de ces régions.
Puis les lumières s’éteignent et les premières notes de la bande originale se font entendre et l’ennui…un peu ressentir.
Mettons un instant de côté le subjectif pour se concentrer sur les qualités « objectives » du film (même s’il est compliqué de parler d’objectivité lorsqu’on traite d’une œuvre d’art).
On peut, je pense, admettre que le long-métrage fonctionne. Le sujet de la fuite impossible du poids des traditions est parfaitement traité et il ne fait aucun doute, qu’une des forces principales de ce film est son scénario qui par une subtilité contemplative (qui vient accompagner une mise en scène naturaliste parfois légèrement épuisante) traversée d’extravagances comiques ou de douce percée humaniste venant contrebalancer le froid environnant de cette œuvre autrement très peu chaleureuse, parvient à dessiner avec douceur le destin de Saga, de son amante Nogma qui a été forcée de se marier avec le père de celui qu’elle aime et du reste des individus des villages environnants.
Ceci étant dit, il m’est impossible de ne pas évoquer l'indifférence dans lequel ce film m'a laissé.
Si quelques extravagances humoristiques ou sentimentales viennent effectivement briser le rythme et apporter au récit l’émotion dont il semble tant avoir besoin, ces dernières ne permettent pas de combler ce manque qui va jusqu’à rendre certaines scènes tragiques à la limite du ridicule tant l’attachement aux personnages est totalement absent (il l’était de mon côté, tout du moins).
Cela n’est, encore une fois, pas dû à un problème de scénario, les points de divergence que j’entretiens avec le long-métrage se limitent surtout à la mise en scène dont le naturalisme déjà évoqué, associé à ce qui me paraît être une neutralité absolue du réalisateur vis-à-vis du regard qu’il porte sur les personnages (ce qui en soit n’est pas forcément une critique, c’est un choix de mise en scène qui pourrait être tout à fait acceptable) m’a paru soporifique et totalement exténuant dans la mesure où le scénario et la réalisation ne font absolument pas corps, l’un dénonçant clairement certains agissements, l’autre restant de marbre, dans une volonté de non-engagement à toute épreuve qui semble tout à fait hors-sujet et donne presque l’impression d’être en face d’une heure vingt de théâtre filmé.
Or, le théâtre filmé n’étant déjà pas une ambition cinématographique qui me touche particulièrement il m’est d’autant plus difficile d’apprécier un long-métrage qui se soustrait à ce principe lorsque le jeu de ses comédiens m’apparait comme absolument insoutenable.
Je ne pense honnêtement pas que ce soit la faute des acteurs, ni même du réalisateur, je pense plutôt qu’il s’agit surtout d’un problème culturel qui provoque la mise en place d’une barrière structurelle qui vient bloquer le regard humain que l’on porte sur le film et nous empêche intrinsèquement de l’apprécier. Ainsi, le jeu très lent, théâtral encore une fois (aussi bien dans le parler que dans la corporalité) m’a en permanence tenu à l’écart du récit, m’empêchant fermement d’y entrer, sa détermination à tout épreuve m’a finalement laissé sur le côté où il ne me restait plus qu’à observer de loin cette étrange mascarade se déployer sous mes yeux.
Cela n’est pas aidé par la traduction, probablement approximative dans la mesure où les sous-titres m’ont à de nombreuses reprises paru particulièrement étranges, ce qui pourrait s’expliquer par l’impossibilité matérielle d’effectuer une bonne traduction du mooré au français étant donné le fossé gigantesque qui séparerait potentiellement ces deux langues.
C’est triste, oui, d’une tristesse insondable même, probablement. Mais l’humanité n’est pas un bloc uniforme. Finalement, peut-être là aussi se trouve la beauté d’une espèce dont les individus ne parviennent pas toujours à se comprendre mais ne peuvent néanmoins s’empêcher de se reconnaître mutuellement comme héritier du même sang lorsqu’un léger rictus, un haussement de sourcil, un rire franc échappant à des lèvres closes et autres plus ou moins minuscules détails physiques viennent contaminer une prise de parole, un mouvement, un regard et réaffirmer fermement notre appartenance à un peuple commun. Et même dans Tilaï, ça peut arriver.
Clément RUIZ


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