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THE STRANGER : Orson Welles ou l'absurde nazi

  • Photo du rédacteur: Matis Chavant
    Matis Chavant
  • 22 mai
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 juin

Tandis que, de l'autre côté de l'Atlantique, la France se délecte des “Enfants du paradis” de Marcel Carné, le petit diable d'Hollywood essaye de se tenir tranquille. Après les démêlés avec la RKO viennent les instants de réconciliation. The Stranger donne l'occasion de faire ses preuves en la matière. Ancien SS, toujours nazi, le personnage joué par Orson Welles, Franz Kindler, vit reclus à Harper, une petite ville du Connecticut. Mais sa couverture en professeur aimé est prête à tomber avec la venue de l'inspecteur Wilson, un agent travaillant pour les Nations Unies.



Des puzzles géants de Susan dans le manoir de Citizen Kane au plateau de dames de l'épicier local, l'envergure du jeu a réellement changé pour Orson Welles. Selon Frédéric Bonnaud, directeur général de la Cinémathèque Française, il s'agit pour Welles de “démontrer qu'il est capable de faire un film normal” et “d'essayer de passer inaperçu dans le monde hollywoodien”. De ce fait, Orson Welles y perd beaucoup de pouvoir : le scénario appartient à un autre, le montage est neutre (sans entraves linéaires) et la voix narrative - chère amie de la radio, glissée dans ses deux premiers films – est ici comme censurée. Ce qui faisait sa signature, à l'instar de Sacha Guitry, disparaît alors et laisse un trou. Sans son tuteur, on remarque dans le récit wellesien l'omniprésence des ponctuations orchestrales qui, souvent, surplombent et écrasent les dialogues. Le cinéaste fait donc preuve de classicisme, mais dans ce film mineur, où l'auteur cherche à s'oublier, certaines transgressions restent intactes et la virtuosité du Manie-tout ne se gomme pas pour autant. Fondus, contre-plongées, et travellings acrobatiques embarquent ce petit thriller sans prétention. La caméra voltige et nous retrouvons l'oeil divin du maître. Ce même œil qui cherche un sens à tout, et pour qui le champ / contrechamp est une disposition à part entière, s'imposant seulement dans les rapports de dualité.


Parlant de maître, il se pourrait que qu'Orson Welles entretienne de grosses similarités de style avec Hitchcock. L'Art du suspense s'exprime chez les deux par la manipulation des ombres. Film noir au sens propre du terme, The Stanger est une sorte d'aquarelle où les back lights contrastent sans réserve avec la carence en lumières principales dans les scènes de filatures ou d'échanges conjugaux entre Kindler et sa femme. Un jeu de clair-obscur inversé dont s'amusait aussi le réalisateur de Soupçons (1941), notamment avec ce plan mythique où Cary Grant monte les escaliers pour apporter à son épouse un verre de lait, potentiellement empoisonné.



Loin de la technique visuelle, le rôle d'Orson Welles répond à ce dénominateur d'étranger : il est celui en tout cas qui n'est plus introduit, qui tombe comme une fleur. Enfoui derrière sa moustache, son charisme increvable provoque un certain malaise. Alors qu'en plein repas, il avance ses conceptions antisémites au détective, on retiendra surtout ses manières, la cravate et la clope, le regard froncé. Jusqu'à la fin, l'attachement reste du côté de Welles. Quand bien même celui-ci est comparé à Himmler ou Goebbels, ce personnage de Kindler tombe petit à petit dans la parodie. De multiples farces font rire la salle : Kindler se distrait en dessinant des croix gammée, Kindler fait des allusions à la sacralisation de juifs, Kindler insiste dans ses regards grotesques, sue à flots et finit dans une apothéose absurde. Il est tout bonnement l'antagoniste que le studio system voulait dépeindre.


Un pari d'audace se joue donc en incarnant le nazi (le pire qui soit !) puisqu'Orson Welles devient l'ennemi de son propre cinéma, de sa propre image de fervent socialiste – voire communiste, selon l'avis de la MPAA à l'époque. D'ailleurs, cette version française qui renomme le film en Le Criminel ne vient-elle pas appuyer cette idée selon laquelle Orson Welles semble vouloir meurtrir son art, insatisfait par les contraintes des majors ? Ce risque de contre-courant, du gentil transformé en raclure, n'est plus anodin aujourd'hui - si nous voulons rester dans le thème, pensons à Eward Norton et Ryan Gosling en skinhead (respectivement dans American History X et Danny Balint) – mais quel pari dangereux pour ce jeune troubadour à la réputation déjà bien entachée !


Alors, est-il vrai que Orson Welles a réussi à faire un "film normal" ? Non. Ou du moins, il ne se fond pas aussi bien qu'il le croit dans le paysage hollywoodien, car têtu comme il est, le gros monsieur ours a une certaine maladresse : son talent de mise en scène. Il a beau vouloir expédier le projet, considérer qu'il est l'avorton de sa filmographie, celui-ci lui ressemble trop.


Matis Chavant.


 
 
 

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