« The Dull Ice Flower » : un chef d’oeuvre du cinéma taïwanais, signé Yang Li-kuo
- rosemorales7
- 24 mai
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La 79ème édition du festival de Cannes s’est finit il y a de ça quelques heures. Pour ce dernier article de la sélection Cannes Classics, j’ai choisi d’évoquer la version magnifiquement restaurée de The Dull Ice Flower (Lu Bing Hua - 1989) du réalisateur Yang Li-kuo, car le Festival de Cannes ce n’est pas seulement la vitrine du cinéma de demain, c’est aussi le gardien des trésors du passé.

Adapté du roman engagé de Chung Chao-cheng, ce film s’impose comme une critique sociale prenant place dans un paysage trompeur. Cette oeuvre qui traite de l’enfance est créée avec une justesse rare, loin des clichés.
L’intrigue nous plonge dans un village de montagne taïwanais, célèbre pour ses plantations de thé suspendues dans la brume (scène d’ouverture). On y suit le quotidien de Gu Ah-ming, un petit garçon indiscipliné et rêveur, issu d’une famille de paysans très pauvres. Pour la société et les enseignants, Ah-ming est un cas désespéré : c’est un élève médiocre et incapable de suite les lignes et les règles. Puis tout bascule avec l’arrivée de Luo Yun-tian, un jeune professeur d’art qui débarque tout juste dans le village. Là où tout le monde voit Ah-ming comme un enfant insolent, Yun-tian découvre immédiatement un génie artistique. Le jeune garçon ne dessine pas ce qu’il voit de ses propres yeux, il peint avec son imagination et ses sentiments : ds ciels rouges sang, des animaux fantastiques avec une vision du monde d’une créativité débordante. Cependant, tout perd son équilibre lorsque le professeur tente de faire nommer Ah-ming comme représentant de l’école pour un prestigieux concours de dessin national. Mais le corps enseignant mais aussi le favoritisme s’en mêlent. La direction de l’école, soucieuse du regard d’autrui préfère choisir le fils d’un notable local. Un enfant avec un style académique propre, géométrique mais dénué d’émotion et d’esprit, contrairement a Ah-ming.
The Dull Ice Flower démonte avec une précision saisissante les mécanismes de l’injustice sociale. Le film nous montre comment le talent d’un enfant est sacrifié pour cause du capitalisme rural et de la hiérarchie politique. Le système scolaire n’est pas dépeint comme un ascenseur social mais plutôt comme une machine à broyer les pauvres et formater les esprits. Le génie d’Ah-ming est étouffé simplement parce que son nom de famille ne « vaut rien ». Le film résonne ainsi comme un cri de révolte contre le déterminisme social.

La relation entre Guo et Ah-ming est le coeur battant de cette oeuvre. Ce qui rend ce duo si bouleversant, c’est le refus constant du cinéaste de tomber dans le mélodrame facile ou le paternalisme héroïque. Là où on pourrait penser que Yu-tian se comporte en sauveur condescendant, il est en fait le véritable protecteur et défenseur de l’imagination de l’enfant. Les acteurs du film livrent une justesse rare. La frustration partagée face à l’injustice transperce l’écran pour toucher directement le spectateur, faisant passer l’émotion par des regards silences et des silences lourds de sens.
Par la suite, le titre international du film (Lu Bing) fait référence à la lupine, une plante jaune qui pousse au milieu des champs de thé. Et je trouve intéressant d’en faire un rapprochement avec le film car je me suis beaucoup questionnée sur son sens et pourquoi le film porte son nom. J’en ai finalement conclu, qu’on pouvait en tirer une métaphore assez riche de sens. Lorsque cette fleur se fane, elle meurt au pied des arbustes et sert d’engrais naturel pour nourrir les racines et améliorer la qualité du thé. C’est la métaphore centrale du film : Ah-ming et sa famille représentent ces fleurs sacrifiées. Ce sont les petites mains, les opprimés invisibles qui soutiennent la structure de la société, mais que l’on piétine et que l’on oublie une fois leur utilité consumée.
J’aimerais, de plus, mettre en lumière la signature visuelle de Mark Lee Ping-bing. Si le film possède une telle force d’attraction visuelle, ce n’est pas un hasard. Certains doivent surement connaitre son nom puisque c’est lui, des années plus tard, qui signera la lumière hypnotique et néon de Millennium Mambo (2001) de Hou Hsiao-hsien.
Bien avant les errances nocturnes de Shu Qi dans Millennium Mambo, Mark Lee Ping-bing prouvait déjà en 1989 son immense pour capter la poésie des espaces. Dans The Dull Ice Flower, sa caméra capture la brume des montagnes, elle joue avec la lumière naturelle des paysages ruraux de Taïwan et parfume l’enfance d’une aura presque divine. Il y a un contraste que je trouve important de statuer, entre la dureté du propos social et la douceur absolue de la lumière, qui sublime la liberté picturale du jeune Ah-ming.

The Dull Ice Flower est un film d'une beauté magnifique, mais qui fait profondément réfléchir. Il nous montre que le talent peut naître partout, même chez les plus pauvres, mais que sans amour et sans justice, il finit par être oublié. Grâce à sa projection à Cannes Classics 2026, ce chef-d'œuvre a enfin la place qu'il mérite. Préparez vos mouchoirs : c'est un film bouleversant que vous n'êtes pas près d'oublier.
Rose Morales.


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