"Mon Oncle" (Jacques Tati - 1958) : Rencontre avec l'angoisse
- lilouromans
- 24 mai
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Si c’est de chair et de sang qu’était faite la pléthore d’artistes au centre des rencontres proposées cette semaine au sein de la section Cannes Classics, c’est pourtant en en rencontrant un maintenant disparu que j’ai décidé de clore mon festival. Jacques Tati, monument français auquel je ne m’étais jusqu’ici jamais confrontée, et que je rencontre donc avec « Mon Oncle », projeté sur le Cinéma de la plage.
Comment alors mieux introduire l’expérience qui m’attendait que de la manière dont Macha Makeïeff, fondatrice des « Films de mon oncle », a pu le faire en amont de projection. Elle y rappelait sa dernière projection d’un film de Tati sur une plage, événement qui s’était tenu en présence du désormais regretté David Lynch.

Si les deux hommes apparaissent n’avoir a priori pas grande accointance côté ton et genre, c’est pourtant un même rapport au sens qui semble irrésistiblement les rapprocher, particulièrement du côté du son. Exit le réalisme, toute perception est ici distordue, les dialogues les plus proches de la caméra n’étant que rarement plus audibles que quelques bruits de pas, de cuillère tapotant une tasse, ou de mécanisme pourtant au loin. L’approche en est aussi millimétrée que grossière, soumise à une grammaire extrêmement personnelle qui refuse le simple habillage de l’image par le son, qu’il soit réaliste ou d’attraction, pour emprunter la voie du dialogue, celui qui laisse le son contaminer l’image. Perturbant au possible, le geste invite alors à tout réapprendre de nos acquis de spectateurices forcément déboussolé.e.s, ne sachant plus où donner de la tête tant tout cela paraît d’abord contre-nature.
C’est là sans doute la première rencontre à laquelle convie Tati, celle non pas d’un cinéaste appliqué, mais d’un inventeur de forme filmique demandant à réapprendre pour comprendre. Tout est alors, à la réception primaire, angoisse terrible, celle d’un monde dont l’inquiétante étrangeté témoigne des arcanes les plus terrifiantes. Dès le grondement qui ouvre le long-métrage à la manière d’un moteur qui démarrerait (et annoncerait la centralité de la figure de la voiture dans le film), il semble ici se jouer quelque chose de souterrain, de la fontaine qui crachote de manière ératique et semble rapidement agoniser aux respirations de l’usine de voitures, jouant là l’impression d’avoir plongé dans les entrailles d’une créature industrielle sans pareille. Lynch n’est donc, évidemment, jamais très loin, autant que la villa de son « Lost Highway », dont la domotique hantée, plus proche de la psyché torturée que du fonctionnel neutre, surgit ici par réminiscences.
Difficile alors pour moi de ne pas rester, au visionnage, dans un perpétuel équilibre précaire, celui-là même qui rapproche comédie et horreur de la plus organique des manières. Tout est cauchemar, dans ces voix qui se confondent, ne peuvent s’entendre face à l’omniprésence technologique, autant que dans l’absence manifeste de vie chez (presque) chacun de ces personnages en forme d’humanités étriquées dans les poupées de cire d’un modèle politique dominant. En les capturant souvent de loin, dans une tendance au plan d’ensemble, Tati en brouille au moins partiellement les visages qui, même sur grand écran, nous échappent, privés d’émotions, au profit de figures lancées à vive allure dans une farce sans retenue.
Cette dernière n’en est que plus efficace tant la grammaire Tatienne apparaît se situer à l’exacte bonne mesure entre références et innovations. On perçoit çà et là le burlesque Keatonien, à commencer par une séquence de taille de haie superbement rythmée, au seul recours d’un plan unique, autant que les élans d’une plasmaticité physique héritée de quantité de cartoons. Les masses semblent ici plus libres que jamais, ouvrant à quantité de vignettes et gags joliment trouvés, et toujours menés dans un sens de l’absurde touchant, qui semble méticuleusement pensé, voire dansé. Ça n’est peut-être justement qu’en répétant cette même recette unique que le film tend parfois à laisser de côté, la drôlerie ne cessant d’abonder, sans toujours décrocher les rires les plus vivaces tant son tempo linéaire et son caractère enlevé jouent une même note continue.

Reste donc, passé la sympathique comédie, la porte ouverte à un geste angoissé et angoissant qui avance ainsi masqué. Dès son introduction, centrée sur le parcours de chiens, menant de délicieuses ordures, bordant une route arpentée par une calèche, vers une maison familiale aux élans néo-futuristes épurés. Les époques semblent entrer en collision autant que les classes, opposition que ne cesse de filer le cinéaste tant il attaque la famille de classe moyenne comme un lieu de non-vie et de mutisme enfermant. Tout y est d’une nuance de gris évoquant une prison que ne contrediront pas les barreaux faisant office de fenêtre à cet espace géométrique perdu entre Escher et Kafka. Les voitures, symbole de réussite consumériste par excellence, déambulent en lignes étriquées, impossibles à rompre si ce n’est en s’aventurant dans les milieux pauvres, lieu d’éclatement des lignes de fuite et de libération des voix, jusqu’à la joyeuse cacophonie. Rien ne fonctionne plus. Les cadeaux d’anniversaire de mariage tournent autour de cette même voiture centrale au modèle familial, l’objet, par ailleurs toujours dysfonctionnel, n’étant jamais que levier au renfort de rôles genrés violant, assignant les femmes au travail domestique le plus avilissant qui soit, pendant que monsieur part travailler.
Ne reste, au centre de tout, qu’un enfant abandonné à lui-même, vaisseau aux spectateurices, peinant à copier les mimiques de son père, comme une reproduction sourde du même ordre écrasant. L’oncle, sous ses airs d’éberlué à côté de la plaque, c’est alors celui qui sauve, regarde sous un autre angle. Quantité d’indices le laissent voir comme autant de ces neuroatypiques ancrés loin des codes (du moins c’est l’interprétation que j’y projette), alors « anormaux ». Pourtant, quand le capitalisme semble avoir rompu toute humanité, ne laissant pour seul but et accomplissement qu’un foyer méthodiquement défini, difficile de trouver plus humain.
De la satire, « Mon Oncle », s’il amuse assez, témoigne surtout de l’angoisse, celle qui continue encore et encore.


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