Les Saisons (1975) : La boucle comme ligne
- clementde-castelbe
- 24 mai
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
C’est ta terre

Par où débuter pour approcher ce monument du cinéma ? Nous pourrions commencer par commencer à aborder le rapport qu’entretient Pelechian avec le son, tant il est primordial, mais surtout prioritaire chez lui. Pour Pelechian, une fois sur la table de montage, le son et la musique ont la priorité sur l’image. En ce sens, il le dit lui-même, Pelechian préférait enlever une image importante de son film si cette dernière était un obstacle à la musicalité du projet. Vu ainsi, le moteur du film ne trouve pas sa raison d’être si au niveau de l’oreille quelque chose défaille. Cette conception du film, Phillipe Azoury en parle comme d’un montage à l’oreille, où l’on écouterait avant de voir. Certes, scientifiquement, la lumière nous parvient plus vite que le son, mais ici, la courte distance face à la toile rompt ce fait. Le son dans Les Saisons permet de sentir la matérialité et les textures. Si de manière contemporaine des cinéastes comme Weerasetakul ou Kulumbegashvili nous font sentir ces matières, à l’heure des Saisons, moins de cinéastes parviennent à nous les faire sentir. Evidemment, il y aura toujours Tarkovski, Lynch ou toute la ribambelle de cinéastes expérimentaux travaillant sur cette matière, toutefois, il est assez rare de retrouver des cinéastes pour qui le son est prioritaire sur l’image.

Dans Les Saisons, le son ouvre le bal par le rugissement des vagues. Ces vagues nous sont montrées à l’image. Face à ces vagues, un homme et une chèvre tentant coûte que coûte à lutter face à la nature. Plans coupés, seuls les affrontements entre les vagues et l’humain comptent. Puis, par le lancement des Saisons de Vivaldi, l’image se ralentit. Le bruit des vagues se voit être mis en arrière-plan, laissant place à la composition de l’italien. Moment de grâce par la musique classique, qui peut rappeler la séquence où les corps volent dans le Solaris (1972) du déjà cité Tarkovski, l’agressivité des vagues se transforme en un espace d’exutoire. Puis, un nuage, deux nuages, trois nuages, X nuages envahissent la toile. À l’inverse de l’eau qui fut ralentie, les nuages, eux, accélèrent. Ils dévalent le ciel à tel point qu’en deux minutes, notre rapport au temps n’est plus fondé. Seule la musique a su garder sa psyché intacte. Les éléments de la nature ne sont pas sous notre autorité, ils nous devancent. Après ce cortège de nuages, un regard enfantin à moitié coupé, les mains croisées d’une personne âgée, des visages et des moutons. Beaucoup de moutons. Cette masse de moutons occupe tout l’écran et le film commence à s’ouvrir. Les Saisons nous dépeint des moments de vie de bergers en Arménie. En suivant ces êtres, hommes et animaux, nous allons cohabiter avec eux au rythme naturel, où se succèdent les saisons. Immensité de vaches, puis de moutons, la clarté du soleil se verra être rompue par le passage d’un tunnel. Comme si ce tunnel était une épreuve avant d’accéder à la lumière, l’arrivée paraît comme une nouvelle naissance que l’on vit aux côtés de ces corps en mouvement. Au travail, les corps des bergers se transforment pour se métamorphoser avec ceux de leurs compères. Une séquence de taille des herbes relève de cette morphose établie entre leurs corps, de façon rythmée et homogène. Une musicalité symphonique ressort de ces images. L’usage fait de la faux par les bergers rappelle l’usage fait d’un violon par son musicien.
Suite aux bergers travaillant leurs terres, nous retrouvons ce qu’a commencé à montrer Pelechian dans The Land of the People (1966), des mains travailleuses. Qu’elles travaillent la pâte pour se nourrir, qu’elles tissent des habits pour se vêtir, qu’elles occultent un soignant pour la santé, les mains travaillaient, travaillent et travailleront. Peu à peu, l’image s’obscurcit et le temps change. Un changement temporel s'est opéré et une nouvelle saison s’ouvre à nous, l’eau et la boue envahissent l’image. On exécute ensuite les mêmes tâches qu’au cours du film, mais sous un temps différent. La lutte stridente face aux vagues d’eau, la descente des terres, ces éléments ont déjà été montrés, mais sous un autre ciel. Plus coléreux, plus rude, plus physique, le travail persiste pour autant. Puis, une fois face aux moutons, la caméra s’éloigne et les filme face à une falaise. Instant magique, le soleil se découvre et inonde notre regard de clarté. Les beaux jours sont de retour. Forme du film oblige, nous revoyons les actions déjà réalisées au cours du film. En d’autres termes, la forme circulaire ou de typhon du montage à distance de Pelechian prend toute sa puissance. Si les récoltes se font après avoir semé la terre, les connections se font après avoir vu le film monté. Une association peut-être établie entre la vie des bergers arméniens avec la vie de l’objet filmique. Circulaire par ses répétitions, Les Saisons est avant tout un film sur la vie. Cette vie-là, elle est imprégnée pour ses spectateurs. C’est leurs terres.
CDC



Commentaires