La Symphonie Pastorale : une leçon de misogynie dans le cinéma classique
- miafroidevaux
- 22 mai
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
La Symphonie Pastorale est le premier film à remporter le prix du Festival de Cannes lors de sa renaissance en 1946. Bien que ce ce film soit une leçon de cinéma en terme d’esthétique il me semble important d’apporter un regard critique sur la construction de son intrigue et de ses personnages qui reposent exclusivement sur des biais misogynes. Un pasteur recueille une petite fille aveugle et « sauvage » après la mort de sa mère. Il l’élève mais tombe amoureux d’elle et fait tout pour la garder sous sa tutelle.
Des personnages féminins archétypaux et en conflit :
Dans la Symphonie Pastorale, il y a trois personnages féminins importants écrits à partir des archétypes de la narration classique qu’on peut par exemple trouver dans les contes de fées. Il y a le personnage principal, Gertrude, une belle jeune femme pure et insouciante qui n’a pas conscience de sa beauté. Il y a la marâtre, Amélie, qui l’accueille dans sa maison mais jalouse sa beauté et cherche à se débarrasser d’elle. Et il y a la rivale, Piette, qui est promise à Jacques le fils du Pasteur qui tombe comme son père amoureux de Gertrude. Ainsi, le film passe presque le test de Bechdel puisque il montre des femmes nommées qui interagissent entre elles mais seulement pour parler d’hommes (ce qui fait échouer le test). Le problème ce n’est pas le manque de place accordée aux femmes dans la narration mais le rôle qu’elles y jouent : elles sont en conflit pour des hommes. Piette et Amélie sont en conflit avec Gertrude car leurs hommes l’aiment. Et ces hommes aiment Gertrude car elle est belle et vulnérable. Gertrude est placée comme innocente face à cette haine et cet amour car elle n’est pas responsable de sa beauté et n’en a même pas conscience puisqu’elle est aveugle. Le bonheur et le malheur de ces femmes ne réside que dans leur relation avec les hommes et cette relation est le seul caractère donné à leur personnage. Leur personnalité est d’aimer un homme. Elles n’existent pas comme individus mais uniquement par leur relation à un homme. Amélie est la femme du Pasteur, Piette est la fiancée de Jacques. Et Gertrude est celle qui met en péril ces relations en étant convoitée par les deux hommes. Ainsi, les personnages féminins sont montrés seulement en conflit, ne pouvant se supporter et s’entendre. Une construction qui détruit la sororité, danger pour le patriarcat car une femme isolée ne peut obtenir des droits alors que des femmes qui s’allient peuvent obtenir le droit de vote. Représenter des femmes en conflit c’est désamorcer cette sororité en instituant des codes sociaux dans l’esprit du spectateur qui regarde le film. La sur-représentation de ces codes les fait passer pour une norme. La norme est intégrée dans les esprits et les mœurs.

Des hommes manipulateurs, infidèles et incestueux pardonnés :
Le Pasteur et son fils Jacques sont les deux pôles autour desquels gravitent les femmes. Le Pasteur est marié à Amélie et a recueilli Gertrude mais plus l’orpheline aveugle grandit plus elle devient belle et il tombe amoureux d’elle. Il ne veut alors plus la quitter et l’infantilise en jouant sur son handicap pour la garder à ses côtés. Il lui dit qu’une aveugle ne peut se marier, manipule Jacques lorsque celui-ci lui dit qu’il veut épouser Gertrude en lui disant que Gertrude l’aime lui…
Et la base du conflit est la beauté : une belle jeune femme est désirable, bien plus qu’une fiancée du même âge mais un peu moins belle ou qu’une vieille épouse. Et les hommes semblent pardonnés pour ces tromperies puisque Gertrude est belle et que personne ne pourrait résister à une telle beauté. La forme de la narration nous place du côté de la perception masculine : on comprend leurs actions et on désire qu’ils continuent de tromper leur femme.
En visionnant le film il est difficile de se placer contre ce regard car on est happés dans le film, c’est en sortant de la salle et en analysant ce qu’on a vu une fois en dehors qu’on comprend le piège dans lequel on est tombé.
De plus, il est important de rappeler que les relations que subit Gertrude de la part des deux hommes sont basées sur de la manipulation et infantilisation mais que ces relations sont aussi incestueuses. En effet, le Pasteur a élevé Gertrude comme sa fille et Jacques est donc censé la considérer comme sa sœur. Pourtant, cela n’empêche pas les deux hommes de développer et exposer leurs sentiments à Gertrude qui se retrouve elle même confuse et perdue entre l’attention que son père et son frère lui portent.
Enfin, on peut espérer jusqu’à la fin une morale qui condamne le comportement de ces hommes, mais ce n’est pas le cas : c’est la beauté innocente qui paie et qui est réduite à la propriété d’un homme avec cette dernière réplique prononcée par le Pasteur « Elle est à moi ». Les autres femmes sont elles aussi punies : Amélie continue de vivre dans la douleur d'un foyer où elle n'est plus aimée et Jacques s'en va en abandonnant Piette derrière lui.

Mia FROIDEVAUX


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